Ça c’est chez moi et ça c’est chez toi. Ne t’avise pas de franchir la ligne invisible sinon je vais me fâcher. Ce comportement semble complètement absurde pour des humains, mais il en demeure que c’est intrinsèquement enfoui dans notre code génétique ; cette envie irrépressible de tenir loin de nous ceux dont la différence dérange notre système de valeurs en nous faisant agir comme des animaux. Même les insectes n’y échappent pas. Les monarques peuvent vous faire enfermer en un battement d’ailes ou du moins en sont-ils capables en Papillonie, pays fictif tout droit sorti de l’imagination de Val-Bleu et Dwin Mitel.

Il y a de cela maintenant 257 ans vivaient en relative paix deux nations voisines : la Papillonie et la Vigognie. L’une est habitée par des papillons — duh — et l’autre par des vigognes — un sosie d’alpaga. Tout ce beau monde coexistait et se promenait allègrement d’un bord et de l’autre jusqu’à ce qu’une bande d’extrémistes fasse tout péter créant ainsi un climat de peur et d’insécurité. Depuis lors, des frontières se sont tracées, des murs érigés et des nez coupés. C’est une injonction des lépidoptères qui obligent tous les habitants à subir une narictomie. Leur style de gestion autoritaire à la Big Brother ne laisse aucune place à la dissidence. Le peuple travaille comme des forçats à la culture de la tomate sans jamais oser poser de questions. La seule certitude est que cette façon de vivre ne plaît pas à tous les prolétaires et que des défections sont à prévoir.

C’est notamment le projet d’un groupe d’orphelins excédés de se voir constamment confisquer les films vigoniens obtenus illégalement avec la complicité d’un marchand local ayant encore des connexions en sa terre natale. Il faut dire que c’est pas mal plus relaxe du côté des camélidés où l’industrie du cinéma est réputée mondialement et les gens se promènent en ponchos le sourire aux lèvres. S’entame ipso facto une course-poursuite afin de rapatrier la troupe de renégats qui tentent désespérément de sauter la clôture. Dans leur cavale, ils seront confrontés à un lourd secret qui lève le voile sur une machination orchestrée par les monarques dans un but de domination ultime. Il s’avère que les tomates ne contiennent pas juste de précieuses vitamines ; elles ont aussi le pouvoir d’asservir les esprits, lorsque bien apprêtées. Le tout culmine dans une scène digne de Run Goat Run — un chef-d’œuvre made in Vollywood.

Écrit et dessiné à quatre mains, cet ouvrage complètement déjanté recèle tout de même un sujet sérieux : la politique dictatoriale de la Roumanie dont la famille de Dwin Mitel est issue. Nul besoin d’être féru en la matière pour saisir la détresse que peuvent sentir les opprimés, car le message passe haut et fort. Injecté d’une bonne dose d’humour pour alléger son contenu, le récit prend des proportions rocambolesques en suivant un arc narratif somme toute classique qui a fait ses preuves. Tous les éléments sont réunis pour une lecture des plus divertissante. Vous ne verrez plus les papillons du même œil.




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