La Route

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Bon, on n’est pas sur une super lancée. Certains diront qu’on est plutôt sur notre déclin. Tout est volatile et inflammable. Les gens sont à cran et s’entretuent sur les réseaux sociaux. Jamais la haine n’a pu se répandre aussi vite. La stupidité des hommes aura été la bougie d’allumage d’une longue et agonisante débâcle. Si ce n’est pas les armes qui pleuvront, ce sera surement les éléments qui abrègeront nos souffrances. À ce stade-ci, il vaut mieux prier de ne pas être épargné, car la suite des choses est impensable. Manu Larcenet s’est prêté à l’exercice dans l’adaptation de La Route de Cormac McCarthy.

La Route, Dargaud, 2024

Aucune mise en abîme autre que l’abîme lui-même. Un homme et son fils apparaissent dans les vestiges de ce que fut la civilisation. La cendre recouvre les carcasses et continue de virevolter au gré des vents et des cieux rougeoyants. Ce qui n’est pas mort brûlé le sera certainement empoisonné. Tout espoir de reconstruire est anéanti. La nourriture ne pousse plus et le chant des oiseaux s’est tu. Le duo doit continuer d’avancer pour s’enfuir de la morsure du froid et de certains survivants prêts à se mettre tout ce qu’ils trouvent sous la dent. Alors, ils suivent la route qui les mènera n’importe où sauf ici. C’est l’enfer sur Terre et personne ne peut y échapper. À quoi bon se planquer puisqu’ils finiront tôt ou tard par vous violer, vous tuer et vous manger ? C’est un triste concours de circonstances que de grandir dans un charnier à perte de vue. « Il faut faire attention à ce que tu mets dans ta tête parce que ça y restera pour toujours », répète le condamné à sa progéniture. À quoi rétorque le garçon : « trop tard, elles y sont déjà » Plus que deux balles dans le révolver : une pour toi, l’autre pour quiconque osera toucher à un cheveu de ton crâne. Je ne t’enverrai pas seul dans les ténèbres. 

La Route, Dargaud, 2024

Pourquoi voudrait-on continuer à lutter quand on a irrévocablement un pied dans la tombe ? Ce n’est pas comme s’il y avait une chance de se sortir de ce bourbier. L’instinct de survie du père s’est transmis à sa descendance et semble bien ancré chez le petit qui suit attentivement ses enseignements. Il ne sera pas là éternellement pour le protéger. Il reste à souhaiter qu’il tombe sur des gentils avec assez de rations et de munitions prêts à l’accueillir dans leur clan — ils sont encore plus rares que la nourriture. 

La Route, Dargaud, 2024

On connait d’ores et déjà l’étendue de la palette de Manu Larcenet. Son choix de mettre en images cette histoire post-apocalyptique va de pair avec son style graphique, généreux dans son approche et n’épargnant aucun détail — aussi cauchemardesques soient-ils. Les amateurs seront plus que comblés par le rendu qui donne une nouvelle dimension à l’œuvre-phare de McCarthy. On en ressort avec la lancinante sensation d’émerger d’un rêve prémonitoire de mauvais augure. Une onde de choc sourde qui se réverbère dans tout votre être. Âmes sensibles, préparez-vous à être soufflées.

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