« Vous êtes pas écœurés de mourir, bande de caves ? C’est assez ! ». Les célèbres mots du poète Claude Péloquin résonnent toujours et encore alors que la planète est à feu et à sang. À l’échelle macroscopique, on doit se rendre à l’évidence qu’on va tous y passer un jour ou l’autre. Une fois cette certitude acceptée, il suffit de ne pas trop y penser et de vaquer à ses occupations comme si de rien n’était jusqu’au jour où l’on vient nous faucher ceux qu’on aime. S’amorce alors une période hors de l’espace-temps envahi de noirceur, de Deuil et curiosités.

Terrée dans la lumière tamisée de son antre, une femme cuve son vin entouré de mouchoirs épars. Sa voisine bien qu’empathique à son malheur ce ne se laisse pas décontenancer par sa tristesse lors de ses visites impromptues. Au bout du compte, il est tout à fait normal qu’elle soit à ramasser à la petite cuillère au moment où elle vient de perdre son partenaire. Sa présence s’impose dans les moindres recoins de sa mémoire tandis que les déclencheurs se multiplient au fil de ses mornes journées. Il reste pourtant tant de choses à faire : l’enregistrement de l’acte de décès, le changement d’adresse postale, se départir de ses biens qui lui font du mal, recevoir des condoléances maladroites qui nous coulent comme sur le dos d’un canard… Le plus dur dans tout ça c’est que la Terre continue de tourner. Les factures s’accumulent et le capitalisme n’en a que faire de ses états d’âme. Son travail d’illustratrice doit se remettre en branle. L’abécédaire sur lequel elle planche devra irradier la joie de vivre. Il lui faudra aussi empoigner son courage à deux mains et sourire à belles dents pendant les ateliers scolaires question de ne pas effrayer les bambins avec sa mauvaise mine.

Parce qu’on doit bien remonter en selle, chasser les esprits pour reprendre les siens. Échanger avec cette jeunesse pleine de candeur aère les idées. Il y a un vaste monde avec des bibittes à sauver, des bouchons de circulation dans lesquels vociférer et d’expositions de musées où soliloquer sous les regards interloqués. Elle n’a pas perdu la tête, elle la retrouve peu à peu. Ce sont aussi des rencontres fortuites au gré des nuits d’insomnie et d’autres, planifiées avec des gens vivant les mêmes émotions. Elle n’est plus seule — elle ne l’a jamais été — car il demeure à ses côtés.

Trempant davantage dans l’univers des tout-petits, Geneviève Côté ne daigne pas s’aventurer dans la cour des grands avec ses illustrations parues dans les médias de presse dont le New York Times. On a droit ici à son premier roman graphique destiné aux adultes qui soude ces antipodes en une œuvre singulière. La douceur du dessin contraste avec le sérieux du propos. Savamment fignolées à la manière d’un abécédaire qui tracte le récit, les pages s’enchaînent comme autant de perles de sagesse. Une ode à la résilience, à la beauté et l’éphémère de l’existence. À consommer de A à Z.



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