La petite fille qui parlait en dessinant

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Ce monologue intérieur a été maintes fois ressassé lors de moments où l’on file un mauvais coton. L’espoir de jours meilleurs rétrécit. On regarde l’horizon et on songe. Mais qu’est-ce qu’une belle vie une fois les besoins de base comblés ? Il reste matière à réflexion. Toutes les disciplines confondues se sont penchées sur la question depuis des lustres et le débat est loin d’être clos. À quoi tout rime ? Il faut essayer de trouver un sens à tout ça. En attendant, on passe le temps, on se crée des règles et on s’invente des histoires comme La petite fille qui parlait en dessinant de Jacqueline Bouchard.

La petite fille qui parlait en dessinant, Moelle Graphik, 2023

La petite fille est contente dans son monde. Elle ne se doute de rien. Imperméabilisée par sa bulle d’innocence, à l’abri des commérages et de la méchanceté. Sa vision manichéenne des choses vient du contexte social des années 50 au Québec. Le clergé avait les coudées franches et le bras long. 

Ah ! vous dirai-je, maman,
Ce qui cause mon tourment.
Papa veut que je raisonne,
Comme une grande personne.
Moi, je dis que les bonbons
Valent mieux que la raison.

L’école commence et les ennuis aussi. Catapultée dans un univers qui n’est pas le sien, la petite fille est confrontée à une toute autre réalité qui chamboule son quotidien. Fini le temps où sa grande sœur embarquait dans ses jeux et ses lubies d’enfant un peu excentrique. Dorénavant, elle est la queue de veau et une chienne dans un jeu de quilles. À défaut de se faire des amies, son poney imaginaire est là pour lui tenir compagnie et l’emmener vers des contrées lointaines peuplées d’indiens en harmonie avec la nature. Son imagination hyperactive est le dernier rempart et le dessin sa soupape pour repousser cette déferlante d’émotions négatives. Elle colmate les brèches pour empêcher les idées noires de s’infiltrer en inventant des règles qu’elle doit suivre de façon obsessionnelle au grand dam de sa famille qui l’aime d’un amour inconditionnel, mais qui semble excédée par ses comportements troublants.

La petite fille qui parlait en dessinant, Moelle Graphik, 2023

Heureusement que la petite finit par trouver ses repères en avançant à tâtons à travers le territoire des grands. Elle pourra ainsi escalader le mur afin de contempler l’étendue des possibilités qui s’offriront une fois que ses ailes auront poussé. Rêveuse perpétuelle, il lui arrive d’avoir des accès de lucidité la menant à la réalisation que nous sommes tous dans le même bateau à essayer de naviguer la mer houleuse de l’expérience humaine sans jamais savoir si nous arriverons à bon port ni ce qui se cache au bout de l’horizon. 

La petite fille qui parlait en dessinant, Moelle Graphik, 2023

Introspective et d’une grande sensibilité, l’œuvre de Jacqueline Bouchard nous atteint droit au cœur. La réminiscence d’une époque révolue, mais toujours vivace appelle à la clémence et la réconciliation avec ce petit être fragile qui se cache toujours en notre for intérieur. Des images fortes et cohérentes se superposent pour former un vitrail qui laisse entrevoir la lumière et un peu d’espoir. Une BD où il fait bon y passer du temps en attendant.

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